Service public français : 57 % du PIB dépensé, et les résultats reculent. Quelqu’un peut expliquer ?
La France consacre 57,2 % de son PIB à la dépense publique. Record de l’Union européenne. Pourtant : les élèves français n’ont jamais aussi mal performé en mathématiques depuis le début des comparaisons PISA. La justice civile est 2,7 fois plus lente que la médiane européenne. 6,7 millions de Français n’ont plus de médecin traitant. Ce n’est pas une impression. Ce sont des données. Et elles posent une question que personne dans les cercles officiels ne veut vraiment formuler : et si le problème n’était pas le montant des dépenses — mais la façon dont on les oriente ?
Ce que ça change pour vous, élu, DGS, manager territorial
Avant d’entrer dans les chiffres, une précision importante : cet article ne parle pas que de l’État central. Il parle du service public dans son ensemble — et donc, directement, de vos collectivités. La FPT emploie 1,94 million d’agents. Elle gère la crèche, la voirie, l’action sociale, la culture, l’eau, les transports locaux. Quand les Français décrochent de leur confiance dans le service public, c’est aussi — souvent en premier — dans leur mairie ou leur département qu’ils le vivent.
Les chiffres qui suivent concernent l’État. Mais les mécanismes qu’ils révèlent — mauvaise allocation des ressources, réformes mal préparées, crise d’attractivité des métiers, décisions à effets différés — sont exactement ceux qui fracturent vos collectivités aujourd’hui.
| Le paradoxe en quatre chiffres• 57,2 % du PIB : part des dépenses publiques françaises (2025) — record UE, 8 pts au-dessus de la zone euro• 474 points : score PISA 2022 en maths (vs 495 en 2018) — chute 1,4x plus rapide que la moyenne OCDE• 637 jours : délai moyen en justice civile de première instance en France (médiane UE : 237 jours)• 6,7 millions : Français sans médecin traitant déclaré en 2025 — chiffre en hausse continue Sources : INSEE 2025, OCDE PISA 2022, CEPEJ 2022, Assurance maladie / DREES 2025 |
L’éducation : quand le décrochage devient mesurable
Le verdict PISA — les chiffres qu’on préfère ne pas voir
PISA, c’est 690 000 élèves de 15 ans dans 81 pays, testés tous les trois ans par l’OCDE. C’est la comparaison internationale la plus robuste disponible. Et les résultats français de 2022 sont sans appel.
En mathématiques, le score de la France s’établit à 474 points en 2022, contre 495 en 2018. La perte de 21 points est qualifiée par l’OCDE de « plus importante jamais observée en France depuis le début de PISA ». La moyenne OCDE recule de 15 points sur la même période. La chute française est donc 1,4 fois plus rapide que la tendance internationale.
Ce qui est plus inquiétant encore : la part des élèves très performants en mathématiques a été divisée par deux — de 11 % à 7 %. Pendant ce temps, les élèves en difficulté passent de 21 % à 29 %. L’école française creuse les écarts en bas et rétrécit en haut. Simultanément.
« La France reste l’un des pays où le lien entre origine socio-économique et performance est le plus fort de l’OCDE. Un élève favorisé a 10 fois plus de chances d’être très performant qu’un élève défavorisé — contre 7 fois en moyenne dans l’OCDE. »
— OCDE, PISA 2022 — notes d’information DEPP n° 23.48 et 23.49
L’école française, censée être le grand égalisateur républicain, est en réalité l’une des plus inégalitaires du monde développé selon ces données. Voilà une phrase qu’on ne retrouve dans aucun communiqué officiel.
La justice : la lenteur érigée en système
Des délais qui n’ont pas d’équivalent en Europe
Le rapport CEPEJ 2022 — la Commission européenne pour l’efficacité de la justice — place la France dans une situation particulièrement inconfortable pour les affaires civiles.
| Comparatif France / Europe — délais de justiceJustice civile, première instance : France 637 jours · Médiane UE : 237 jours → 2,7 fois plus longJustice en appel : France 607 jours · Médiane UE : 177 jours → 3,4 fois plus longCour de cassation : France 485 jours · Médiane UE : 172 jours → 2,8 fois plus longInstruction criminelle : durée moyenne 37,9 mois · Jugement : > 4 ans76 % des Français estiment que la lenteur caractérise avant tout la justice française (sondage oct. 2024) Sources : CEPEJ 2022, Ministère de la Justice — Références statistiques 2024 |
Et le paradoxe franco-allemand est particulièrement révélateur. En 2020, la France consacrait 72,5 € par habitant à son budget judiciaire (0,21 % du PIB), contre 146 € pour l’Allemagne (0,35 % du PIB). Résultat : 11 juges professionnels pour 100 000 habitants en France, 25 en Allemagne. On dépense moins — et on rend une justice plus lente. Ce n’est pas un manque de budget. C’est un problème d’allocation.
La santé : richesse de papier, déserts de terrain
La France consacre 11,4 % de son PIB aux dépenses de santé (DREES 2024) — parmi les nations les plus dépensières au monde. La Sécurité sociale finance 80 % des dépenses de santé des Français. Et pourtant :
| La santé française en chiffres — 2024-2025• 87 % du territoire : en situation de fragilité médicale (données gouvernementales 2024)• ~100 % en 2025 selon le président de la CSMF — « même Paris est un désert en médecins traitants »• 6,7 millions de Français sans médecin traitant déclaré• -19,1 % de médecins généralistes libéraux depuis 2010 (45 468 praticiens — plancher historique)• 68 % des Français ont renoncé à au moins un soin ces 5 dernières années (FHF, mars 2025)• Déficit hôpitaux publics : 3,4 milliards € en 2024• 58 % des médecins affectés par burn-out ou dépression (Observatoire MNH 2024) Sources : DREES 2025, FHF 2025, Ordre des médecins 2025, Observatoire MNH 2024 |
Le paradoxe est brutal : le nombre total de médecins en France a augmenté de 11,9 % depuis 2010 (241 255 médecins en 2025). Mais les généralistes libéraux fuient ce statut au profit de l’exercice salarié ou spécialisé. On n’a pas moins de médecins. On a des médecins qui ont choisi de ne plus assurer la médecine de ville. Ce n’est pas la même chose.
Pourquoi ? Les six explications que personne ne veut formuler clairement
1. L’argent public va aux prestations, pas aux services
Sur la hausse de +11 points de PIB des dépenses publiques entre 1975 et 2024, les prestations sociales en expliquent 8,4 points. La progression des retraites seules explique 40 % de la hausse des dépenses publiques en 2024. Autrement dit : on dépense toujours plus — mais de moins en moins sur les services concrets : enseignants, magistrats, soignants, agents territoriaux de terrain.
2. Le numerus clausus : l’erreur des années 2000 que l’on paie aujourd’hui
Dans les années 1980, la France formait environ 9 000 étudiants en médecine. Ce chiffre a été ramené à 3 500 dans les années 2000 pour maîtriser les dépenses de santé. Brillant sur le papier. Désastreux sur le terrain, avec un décalage de 15 ans. La France remonte aujourd’hui à 16 000 places — mais ces médecins n’entreront en exercice que dans une décennie. La crise des déserts médicaux est en grande partie le résultat mécanique de ce choix politique. Pas d’une fatalité.
3. La réforme permanente qui épuise sans améliorer
Chaque réforme crée une période d’adaptation pendant laquelle la productivité chute. L’Éducation nationale a connu des dizaines de réformes en vingt ans. L’hôpital a vécu la T2A, puis le Ségur, puis d’autres chantiers. La justice a subi des réformes procédurales successives qui ont, selon les syndicats de magistrats eux-mêmes, aggravé la charge de travail au lieu de l’alléger.
La France réforme beaucoup. Elle évalue peu. Et elle ne renonce jamais assez vite.
4. La crise d’attractivité des métiers du service public
Un agent de la fonction publique travaille en moyenne 1 637 heures par an (DGAFP 2024), contre 1 684 dans le privé. Derrière cette statistique se cachent des réalités très inégales : soignants hospitaliers, enseignants en zones difficiles, magistrats débordés, agents territoriaux de terrain. Les conditions de travail ont suffisamment dégradé l’attractivité de ces métiers pour que le recrutement soit en crise.
Les contractuels représentent désormais 23 % des effectifs de la fonction publique — en hausse de 4,9 % en un an. Ce n’est pas une politique de flexibilité. C’est le signe que les postes permanents ne trouvent plus preneurs.
5. La charge de la dette qui aspire les marges de manœuvre
La charge d’intérêts de la dette publique représentait 2,1 % du PIB en 2024 — soit 58 milliards d’euros, en hausse de +14,6 % en un an. C’est plus que le budget de l’Éducation nationale hors salaires. Chaque point de PIB qui part rembourser les créanciers est un point qui ne va pas financer un professeur, un magistrat ou un infirmier.
6. L’effet ciseau : des besoins qui croissent, des moyens qui ne suivent pas
La demande adressée aux services publics augmente structurellement — vieillissement, isolement, précarité, saturation des urgences par défaut de médecins de ville. Les ressources humaines n’ont pas crû au même rythme. En 2023, il manquait environ 60 000 infirmiers dans les hôpitaux publics. 17 % des passages aux urgences concernaient des situations qui auraient pu être traitées en ville. Résultat direct de la désertification médicale.
Ce que les données ne disent pas, et c’est important
Il faut distinguer deux réalités. La dégradation des indicateurs objectifs, niveaux scolaires, délais de justice, accès aux soins, est documentée et réelle. Mais la satisfaction des usagers directs reste relativement élevée : 75 % de ceux qui utilisent effectivement un service public s’en déclarent satisfaits (Institut Paul Delouvrier, 2025).
Ce paradoxe dit quelque chose d’essentiel : les agents publics, malgré des conditions de travail dégradées, continuent de fournir un service de qualité au niveau de l’interaction individuelle. Le problème n’est pas les agents. Le problème est systémique — orientations budgétaires, choix politiques, modèles organisationnels.
« Le paradoxe n’est pas entre un État dépensier et un service mauvais en absolu. Il est entre des moyens globaux mal orientés, des résultats mesurables en baisse, et une dégradation systémique dont les effets se mesurent avec dix à vingt ans de décalage. »
Analyse Thomas Guilmet, fonctionpubliqueplus.fr, 2026
Et dans votre collectivité ?
Ces mécanismes nationaux ont leurs équivalents locaux. Les collectivités territoriales subissent exactement les mêmes logiques à une autre échelle : des budgets contraints qui vont davantage aux dépenses obligatoires qu’aux investissements humains, des réformes imposées sans accompagnement, une crise d’attractivité qui frappe les métiers techniques et sociaux, et des agents qui continuent de servir malgré tout, mais pour combien de temps encore ?
La différence avec l’État central : au niveau local, les élus et les DGS ont une marge d’action réelle. Ils peuvent choisir comment orienter les ressources disponibles. Ils peuvent décider de former plutôt que de subir. Ils peuvent construire une organisation qui donne du sens plutôt qu’une organisation qui épuise.
C’est exactement ce dont traitent les conférences et formations que je propose. Pas du diagnostic que vous savez déjà. Des leviers que vous pouvez activer, maintenant, avec ce que vous avez.
Pour approfondir
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